04.05.2008
La Castro remaniée
Voici une nouvelle accroche pour la Castro, qui comme je l'avais déjà signalé, change de forme une nouvelle fois, s'éloignant un peu plus de la pièce originale, mais progressant ainsi vers une véritable adaptation bd.
Ce soir, au théâtre Maria II de Lisbonne, se joue l’avant-première de la Castro. Les trois coups de bâton résonnent ; la salle rouge et or, luxueuse, fait silence ; la tragédie en cinq actes commence.
Parmi les notables de la ville invités, Dom Lopes Pacheco semble plus pensif que ses voisins. Les premiers mots de la pièce, qu’il a pourtant déjà entendus maintes et maintes fois, lui laissent toujours ce goût d’inachevé, de factice. Car l’histoire ne commence pas là, pas sur ces larmes de joie.
Il faut remonter au mariage du prince héritier, Pedro, avec Constança de Castille, et à son amour immédiat, passionné mais contrarié pour une dame de compagnie de celle-ci, Inês de Castro ; à la vindicte du peuple et au roi embarrassé.
Dom Lopes Pacheco repense au pèlerinage qu’il vient d’effectuer, sur les lieux qui ont été témoins de l’amour et de l’assassinat d’Inês : les collines de Coimbra, son air chargé de douceur et de mélancolie, la Fontaine des Pleurs, ou de l’Amour, ce qui revient un peu au même. Les cauchemars d’une amante haïe de tous, le jeu trouble des conseillers du roi, l’inconscience du prince.
La mort triomphe. La pièce se termine. Les spectateurs s’en vont, satisfaits de l’interprétation impeccable des comédiens. Mais l’histoire ne se termine pas là. Les cris de vengeance du prince mêlés au sang de sa bien-aimée ne sont que le début d’un sixième acte, effacé par le bon goût de l’esthétique classique, mais encore présent dans la mémoire populaire.
Un baise-main à une reine morte, des cœurs arrachés, un pardon qui tarde à venir. D’ailleurs, il n’est pas venu. Et Dom Lopes Pacheco est toujours vivant, alors qu’il aurait dû mourir. Souvent, il vient implorer la clémence du prince et de son aimée, sur leur tombeau d’Alcobaça. Jamais aucune réponse ne vient le délivrer du fardeau de sa vie. Peut-être demain, qui sait, peut-être demain…
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08.04.2007
Castro, ça se précise !
A:E: AFIN: DO
MUDO
Planche 1 : Alcobaça 1370 : un personnage entre dans le monastère, traverse la nef jusqu’aux tombeaux de Inês et Pedro. Il s’agit de Diogo Lopes Pacheco (DLP). Mais le lecteur ne saura jamais son nom. Il demande pardon, et se sent maudit, tel le juif errant.
P2 : On apprend qu’il a échappé à une condamnation, contrairement à deux autres personnes qu’il semblait connaître. Alvaro et Pêro. Il était amoureux secrètement d’Inês. (transition visage du cénotaphe èvisage d’Inês)
P3 : Coimbra 1355 : il espionne Inês et ses dames de compagnies qui batifolent dans les prés. Lui se trouve derrière un pilier, sur un balcon les surplombant.
P4 : Il entend Inês parler avec sa nourrice : elle n’est plus inquiète, Pedro lui a promis un amour éternel.
P5 : Lieu de l’exécution 1360 : Pendant que l’on voit les deux condamnés marcher, DLP raconte qu’il est allé rejoindre ses deux pairs. Ils n’auraient pas dû se mêler de cette histoire : les aïeux de Pedro avaient tous fauté en leur temps, et lui était plus impulsif et passionné encore que ses glorieux ancêtres.
P6 : 1355 : Mais Pêro Coelho (PC) et surtout Álvaro Gonçalves (AG) lui disent qu’il est faible, que cette histoire d’amour est dangereuse pour le royaume. Ils décident d’aller parler au secrétaire de Pedro, pour que celui-ci tente de le raisonner.
P7 : Discussion avec le secrétaire ; celui-ci est d’accord, il va rejoindre Pedro pour lui parler. PC le suit discrètement, en demandant aux deux autres de rester là et de l’attendre.
P8 : Petite discussion entre DLP et AG : l’un a la mine sombre et tente de modérer les propos de l’autre qui pense à sauver le royaume d’une influence castillane.
P9 : PC revient. Le regard pensif. Alors ? Le prince ne veut pas abandonner Inês. Il faut en parler d’urgence au roi. Ils partent à cheval (transition poussière, herbe sèche è herbe sèche piétinée)
P10 : 1360 : les deux condamnés sont arrivés sur la place publique, devant le roi qui se situe sur un balcon surplombant la place. A côté de lui son secrétaire (détenteur des secrets de son maître). « Pauvres fous, vous n’auriez pas dû toucher à l’amour du prince. Moi qui ai tenté de le convaincre de mettre fin à cette passion, je me souviens de sa colère ».
P11-12 : 1355 : dialogue entre le prince et son secrétaire.
P13 : 1360 : Le roi toise les condamnés. « Qu’ont à dire les condamnés avant de mourir ? » AG : si c’était à refaire ils le referait. (transition sur son visage)
P14 : 1355 : les trois conseillers sont arrivés à Montemor-o-velho où réside le roi. On les retrouve dans le couloir menant aux appartements du Roi, où il les attend devant une fenêtre. Le jour est déclinant.
P15-16-17 : discussion entre le roi et les conseillers. Ils finissent par lui soutirer l’ordre de tuer Inês. PC se centre sur l’amour, AG sur la raison d’Etat ; DLP, que le roi interpelle, admet que le royaume peut être menacé par cet amour, mais que la mort est peut-être un remède trop brutal. Le roi n’est au fond pas convaincu de la justice de cet ordre, et se décharge totalement sur ses conseillers
P18 : 1370 : DLP caresse le visage en pierre d’Inês. « Oui, cette nuit-là, tu fis de terribles cauchemars… Je t’observais, dans ton sommeil (1355), comme je l’avais fait de nombreuses fois auparavant sans que tu t’en doutes… La lumière de la pleine lune sur ton visage… De quoi rêvais-tu ? De ta mort prochaine ? » (transition lune réelle è lune dans le rêve)
P19-20-21 : rêve d’Inês, poursuivie dans les bois sombres par trois loups ; elle est acculée contre un arbre ; les loups tournent autour d’elle ; un lion apparaît sur un monticule situé en face de l’arbre ; il la regarde un instant, puis repart ; alors les loups bondissent sur elle et la mordent. (transition son visage horrifié è réveil en sursaut avec le même air).
P22 : Elle se lève, il fait jour. Elle va voir ses enfants, les prend près d’elle. La nourrice arrive.
P23-24 : Les deux femmes discutent de ce présage, de la colère du peuple, du sentiment de frayeur qui reprend le dessus.
P25-26 : On voit que DLP écoutait la discussion caché, quand une des dames de compagnies d’Inês arrive en courant : le roi et ses conseillers arrivent, et il paraît qu’ils ont décidé la mort de sa maîtresse ! Elle exhorte celle-ci à partir, mais Inês refuse. Elle affrontera son destin avec dignité. Elle demande à sa nourrice et à sa dame de compagnie de la laisser seule avec ses enfants. DLP s’en va rejoindre le roi et les deux autres conseillers qui viennent déjà.
P27 : 1360 : On arrache le cœur à AG par le dos sur ordre du roi. Celui-ci s’effondre à côté de PC qui ne perd le sourire qu’il affiche depuis le début. « Et toi, qu’as-tu à dire ? » Pas de réponse de PC : il relève la tête, toujours le même regard halluciné et béat. (transition sur la tête de PC)
P28-29-30 : 1355 : On assiste à la confrontation du roi et d’Inês, avec intervention des conseillers dans la discussion. Le roi finit par s’émouvoir du sort de la jeune femme, et renonce à la tuer.
P31 : 1360 : PC crie au roi « Il faut me comprendre, mon roi : la mort d’Inês était inéluctable ! », il a fait ça pour sauver son amour, les autres ne pouvaient pas comprendre, même le roi son père qui ne voulait pas tuer Inês, c’est lui et les autres conseillers qui l’ont convaincu en insistant. (transition regard impassible de Pedro è air triste d’Afonso)
P32 : 1355 : On voit la scène où les conseillers convainquent le roi de ne pas se désister, le mal serait encore pire.
P33 : Ils vont tuer Inês.
P34 : 1370 : DLP se rend compte de la folie de PC. 1360 : On arrache le cœur à PC par la poitrine. Son cœur arraché, il trouve tout de même la force d’interpeller son suzerain : il lui offre sa mort et son cœur en tribut à son amour pour Inês.
P35 : Pedro donne l’ordre de brûler les deux corps. Protestation du secrétaire qui trouve que c’est déjà bien assez. Mais ils méritent la pire mort qui soit. On prépare le bûcher. (transition sur les bouts de bois)
P36 : Pedro se souvient de ce jour-là, 1355 : il était à la chasse, heureux en pensant à son aimée.
P37 : le ciel s’assombrit, les nuages sont noirs de menace. Un messager arrive au galop. Il annonce la mort d’Inês.
P38 : D’abord muet, frappé par la nouvelle, il laisse ensuite éclater sa colère, et promet des lendemains sanglants. (transition feu dans ses yeux è bûcher)
P39 : 1360 : les bûchers brûlent. Pedro s’attable et mange du lapin (jeu de mot : coelho en portugais veut dire lapin). Le secrétaire demande si c’est bien fini, les guerres avec son père, la vengeance. « Il me reste une dernière chose à faire. Je lui ai promis ».
P40 : 1370 : DLP « oui, il restait une dernière chose à accomplir, pour l’amour d’elle ». On voit en ombres chinoises le cortège menant le cercueil d’Inês vers Alcobaça. Tous les nobles étaient là, leur présence rendue obligatoire par le roi. Inês fut faite reine, tous durent prêter allégeance devant son tombeau.
P41 : DLP s’en va. Il entre dans la salle des rois avant de sortir du monastère. Il demande pardon encore une fois, et s’émeut de tous les drames passés.
P42 : il sort du monastère. Les gens s’écartent de lui et détournent le regard. Un cheval attelé prend peur et se cabre en le voyant. Il s’en va accablé.
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02.04.2007
Ca bouge pour Inês !
Ah, ça fait plaisir, un dessinateur est intéressé par travailler sur la Castro. En fait, plusieurs types d'adaptations sont possibles. Et après discussion avec lui, plutôt que de faire du théâtre en BD, je vais réécrire l'adaptation afin de l'adapter réellement au médium BD. J'ai donc revu les grandes lignes : je respecterai l'histoire de la pièce, dont j'introduirai les éléments par des prolepses centrées sur différents personnages (principalement les 3 conseillers-assassins). Je me balladerai aisni entre 1355, date de l'assassinat d'Inês, 1360, date présumée de l'exécution de 2 des conseillers, et 1370, où j'imagine le conseiller rescapé aller demander pardon à son ancien roi et à Inês au monastère d'Alcobaça où reposent les deux amants.
D'où, pour le coup, une reformulation du titre de la BD.
Jusqu’à la fin du monde
[EDIT] : vous trouverez dans la note "Castro, ça se précise" une version plus développée du scénario, donc j'ai effacé la version qui était présente dans cette note, histoire de ne pas surcharger le blog.
08:40 Publié dans A Castro | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15.03.2007
Une bien belle tragédie
INES DE CASTRO
Synopsis :
A la base, A Castro est une tragédie portugaise de la fin du XVIème siècle. Elle raconte comment les amours de Dom Pedro, Infant du Portugal, et de Dona Inês de Castro finirent par le meurtre de cette dernière par les conseillers du roi Dom Afonso IV, père de Dom Pedro, pour raison d’Etat (Inês étant d’une noble descendance espagnole, l’indépendance du royaume était menacée).
Dans le 1er acte, Inês explique à sa nourrice pourquoi elle est soudainement heureuse : Pedro a juré de l’épouser, faisant d’elle la future reine du Portugal. Mais un dialogue entre Pedro et son secrétaire montre que le peuple est mécontent de telles amours, dangereuses pour le royaume : Pedro préfère écouter son cœur plutôt que sa raison.
Dans le 2ème acte, le roi Afonso IV est aux prises avec ses conseillers qui, pour le bien du pays, lui expliquent qu’il faut tuer Inês. Le roi finit par se rendre à leurs raisons, maudissant sa couronne, et le fardeau de son règne.
Dans l’acte suivant, Inês raconte, apeurée, à sa nourrice le rêve qu’elle a eu durant la nuit : des loups la déchiquetaient pendant qu’un lion observait en retrait, sans intervenir… Sombre présage que la nourrice essaie de dissiper. Mais on annonce la venue du roi…
Au 4ème acte, c’est la confrontation : Inês face au roi et à ses conseillers. Elle plaide sa cause avec passion, et il finit par lui accorder grâce. Mais les conseillers reviennent à la charge, et le roi finit par céder de nouveau : il se décharge sur eux. Inès est assassinée.
Le dernier acte est celui de la colère de Pedro : parti à la chasse, un message vient lui annoncer la terrible nouvelle. Il jure de se venger, maudissant la terre entière.
Remarques :
Les dialogues sont directement adaptés de la traduction française de la pièce par Adrien Roig. Certains vers ont été supprimés, d’autres transformés, et quelques uns ont été conservés intacts. Je les tiens à la disposition des personnes intéressées.
J'ai rajouté les personnages de Pierre, Agnès (un p'tit couple de jeunots) et du grand-père, qui ne sont évidemment pas présents dans la pièce originale : mais c’est un moyen pratique d’introduire l’histoire et de conserver quelques réflexions originellement dévolues au chœur, qui ne pouvait apparaître en l’état, sous peine de causer quelque étrangeté.
Quel type d'adaptation ? Plus ça va, plus le graphic novel me tente. Par ailleurs, le thème de Castro est très présent dans la peinture portugaise, y compris contemporaine. Il ne serait pas innoportun de s'en inspirer.
Intérêt :
Cette pièce est intéressante à bien des égards. Premièrement, ce fut une des premières tragédies européennes écrites en vernaculaire, et non pas en latin, et sur un thème national. Mais ce n’est pas ce qui nous importe ici.
Le plus intéressant réside pour nous dans la modernité du thème et de la manière de le traiter, ce qui vaut à cette pièce d’être aujourd’hui encore jouée sur scène, après avoir, depuis le XVIème siècle, inspiré de nombreuses œuvres (romans, peintures, pièces, poésies…) dans tous les pays d’Europe (La reine morte de Montherlant, ou La Castro de Hugo pour la France).
Ainsi, il s’agit de la raison d’Etat contre la raison de l’amour. Antigone n’est pas loin. A ce thème déjà riche viennent se greffer d’autres sujets tout aussi intéressants : l’aurea mediocritas (Afonso IV envie les simples paysans), le mos maiorum (Afonso IV comme Pedro ne respecte pas leurs aiëux, causant par là même des conflits), le thème du sang (le sang noble qui coule dans les veines de Pedro et d’Inês, ainsi que dans celles de leurs enfants, le sang d’Inês assassinée…), le machiavélisme (la raison d’Etat fait peu de cas des sentiments).
Des scènes fortes peuvent donner de très belles pages de bande-dessinée. Le tragique, pour n’être ici pas lié à des divinités, mais bel et bien aux hommes, prend toute son ampleur, toute sa force (notamment lors de la scène du rêve au 3ème acte, et de celle de la vengeance de Pedro au 5ème : imaginez la colère du prince trahi par son propre père qui lui retire l’amour de sa vie !).
Les deuxième et quatrième actes, en revanche, sont remarquables par leurs dialogues, entre argumentation et plaidoirie. Tout l’enjeu de la pièce se trouve là.
Enfin, à un autre niveau, l’intérêt de cette adaptation BD de A Castro résiderait dans le fait de faire découvrir au public franco-belge une œuvre maîtresse de la littérature portugaise et européenne.
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